lunes, 15 de diciembre de 2008

LA PEINTURE DE BONILLA

APOLOGIE DE L’IMAGINATION ERRANTE: Benjamin Bonilla

Le monde personnel de Benjamin Bonilla, que nous approchons maintenant à travers ses peintures, présente deux caractéristiques essentielles: l’imagination et le déracinement.
L’imagination constitue, au XXe siècle, une capacité dévalorisée. Au sein d’une culture éduquée dans l’image, les individus ont perdu la saine coutume de proposer, à travers leurs propres images, un sens plus intime du monde. Plus que par l’émotion et l’imagination, l’art moderne a interprété la réalité par la raison et ses champs abstraits. Dans la rupture du XIXe siècle, l’imagination était le véhicule propre à transmettre, de façon directe, les émotions. Durant plus de deux siècles, la culture occidentale s’est efforcée d’équilibrer raison et émotion. Le romantisme a été la dernière tentative d’équilibrer l’expérience du sujet et les phénomènes du monde. En scellant définitivement le monde à un projet rationnel de civilisation, l’art a emprunté des chemins différents et s’est éloigné des voix subjectives. Le siècle dernier a vu se produire certaines tentatives encourageant l’imagination à reprendre sa place dans le processus créatif. Alors même qu’il assimilait de nouvelles fonctions, l’art était en proie à des convulsions internes et donnait le jour à de nouvelles expressions: l’impressionnisme en est un bon exemple. C’est en empruntant cette voie que nous pouvons comprendre le métier de Benjamin Bonilla, qui s’est donné pour consigne de concevoir le métier de peintre comme un décodage personnel de la réalité et une transmutation imaginaire.
Cet échantillon constitue une synthèse de toutes ces années au cours desquelles il s’est attaché à cultiver une sensibilité naturelle et a connu les modes de vie d’autres pays. Son expérience en tant qu’étranger l’a conduit à affronter l’autre et, partant, à s’affronter lui-même. Si le monde est perçu comme un théâtre douloureux, celui-ci n’est que le reflet d’un théâtre intérieur.
Benjamin Bonilla a posé des garde-fous à son imagination, afin de figer la danse de ses motifs et d’apprécier certains thèmes. Au travers de son œuvre, riche en réminiscences littéraires, résonne également l’écho d’autres passions ou hantises: la fiesta brava, le rock, la littérature.
Les titres de ses tableaux sont une invitation évocatrice à partager son regard attentif qui s’est efforcé de découvrir, comme s’il épiait à travers un judas, les autres réalités non manifestes.
L’art de Benjamin Bonilla est un art figuratif, possédant ses propres symétries et ses propres proportions. Influencé par le clair-obscur, il crée des présences quotidiennes et oniriques qui révèlent un monde émotionnel âpre et moussu. Le mouvement dans sa peinture est lent, presque statique. Ses personnages, qui contemplent une amorce du vertige à venir, sont des figures errantes qui incarnent l’angoisse existant dans le monde, saisies juste avant un acte dans lequel elles engagent toutes leurs certitudes. L’utilisation du contraste constitue l’une des meilleures ressources du peintre qui, dans son exploration luministe, sait créer des atmosphères selon différentes strates émotionnelles.
La racine émotive de ses peintures constitue un intime déracinement des temps modernes. Les expressions des personnages sont paradoxales: frustration et fascination face à un monde usé. L’ironie et les pleurs semblent refléter la même douleur. C’est pourquoi la peinture de Benjamin Bonilla est entourée d’un halo de mystère, enveloppée dans le bouleversement paradoxal de voir le monde s’effondrer et s’enfuir en se moquant de lui. Dans certains de ses tableaux, les uns plus risqués que les autres, ce bouleversement est manifeste. Tel est, entre autres, le cas de Elle a dit qu’elle pouvait entrer, Le remords et Virevoltes de migration. C’est dans ces tableaux les plus risqués que s’affirme la personnalité de Benjamin Bonilla.
Dans ces scènes de la vie quotidienne, couvertes du voile des rêves et des expériences subjectives qui enrichissent l’œil du spectateur, dans lesquelles on aperçoit l’angle d’une rue, il y a quelque chose de plus qu’un simple carrefour. En ce sens il y a un certain éblouissement, une certaine tristesse. C’est dans cet échantillon que Benjamin Bonilla projette les lignes de ce qui sera son style dans les années à venir.
On pourrait interpréter cet échantillon comme la réponse qu’il essaie de nous donner afin de nous faire partager son sentiment de déracinement. Car telle est la vertu de sa peinture: concevoir le monde comme un mouvement errant, quoique toujours fleuri.
L’œuvre de Benjamin Bonilla est une apologie constante de l’imagination.

Carlos Rodríguez, Professeur d’éthique à l’Université Autonome de Mexico.
Traduction de l’espagnol: Jean Hennequin

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